Manon est venue assister au tournage de son film préféré, en simple curieuse. Elle n’avait pas prévu de devenir, l’espace d’une phrase, un obstacle entre Nathan Wilder et une bouteille d’eau.
J’ai troqué deux billets de loterie contre une matinée de congé pour être ici, derrière cette barrière en plastique. Il fait froid, mais je m’en fiche. Cela fait trois semaines que je ne dors plus correctement, depuis que j’ai vu l’annonce du tournage dans le quartier.
Mon mari trouve ça « mignon », cette vieille fascination pour Nathan Wilder. Il m’a embrassée sur le front ce matin en me souhaitant une bonne journée, sans se douter un seul instant de la violence de ce que je ressens vraiment. Parce que ce n’est plus de la simple admiration. C’est devenu une obsession. Une faim.
Je veux cet homme. Pas seulement le regarder. Je le veux pour moi. Je veux ses mains sur moi, sa bouche sur mon corps, son corps contre le mien et en moi. Je veux qu’il me prenne comme dans ses films les plus crus, sans retenue, avec cette intensité qu’il réserve habituellement à l’écran.
Vers 11h, pendant la pause, je me retrouve sans le vouloir juste devant la table des boissons.
— Pardon, je peux ?
Je me retourne. C’est lui. Nathan Wilder. À moins d’un mètre. En chair, en os, et encore plus magnétique que sur grand écran.
Je bafouille en me décalant trop vite. Il rattrape une bouteille au vol avec une aisance dévastatrice, puis me lance un clin d’œil accompagné d’un sourire en coin.
— Joli réflexe, je murmure.
— Quinze ans de pratique, répond-il, juste pour ce genre de moment.
Douze secondes. C’est tout ce que ça a duré. Et pourtant, ces douze secondes viennent de fissurer quelque chose en moi.
De retour derrière la barrière, je ne vois plus rien du tournage. Mon esprit est parti ailleurs, loin, très loin.
Je l’imagine me plaquant contre un mur, juste après cette pause. Ses mains arrachent mon manteau, remontent ma robe sans douceur. Sa bouche s’écrase sur la mienne, possessive, affamée. Il me soulève comme si je ne pesais rien, mes jambes s’enroulent autour de sa taille. Il entre en moi d’un seul coup, profond, puissant, presque brutal. Je mords son épaule pour ne pas crier tandis qu’il me prend fort, contre ce mur, sans aucun égard pour le décor autour. Ses hanches claquent contre les miennes, de plus en plus vite, de plus en plus profond. Il grogne mon prénom contre mon cou, une main dans mes cheveux, l’autre sous mes fesses pour mieux me posséder.
Dans ma tête, ce n’est pas doux. C’est animal. Il me retourne, me penche sur la table des boissons, relève ma robe et me prend par derrière, encore plus fort. Je jouis comme jamais, les jambes tremblantes, un cri étouffé dans ma gorge. Mais il ne s’arrête pas. Il continue, me fait jouir une deuxième fois, puis une troisième, jusqu’à ce qu’on finisse par terre, épuisés, couverts de sueur, encore enlacés.
Je veux qu’il me prenne toute la nuit. Dans sa caravane, à l’hôtel, peu importe. Je veux qu’il me prenne dans toutes les positions, qu’il me fasse hurler, qu’il me laisse marquée, comblée comme je ne l’ai jamais été.
Je serre la barrière tellement fort que mes jointures blanchissent.
Le tournage reprend. Nathan ne se retourne pas. Évidemment.
Je rentre chez moi en fin d’après-midi. Mon mari me demande comment s’est passée ma journée. Je réponds « bien » avec un sourire que j’espère naturel, en repositionnant machinalement mon alliance.
Le soir, allongée dans notre lit, dans le noir, je repense à ces douze secondes. À ce clin d’œil. À cette bouteille d’eau ridicule qui a tout déclenché.
Objectivement, il ne s’est rien passé.
Mais dans l’ombre de mes pensées, la frontière entre fantasme et réalité vient de devenir dangereusement poreuse.